Une ville américaine dans l’Arbois



Pendant longtemps, je n’y ai pas cru à cette ville américaine construite sur le plateau de l’Arbois à la fin de la seconde guerre mondiale ; puis, j’ai cherché, consulté les forums et quelques documents d’archives pour finalement l’admettre… Anne, Claude, Majo et moi partons à la recherche de quelques indices de sa présence dans la zone nord CP1.

Album photo

Un peu d’histoire : au moment du débarquement des alliés en Provence le 15 août 1944, la guerre contre le Japon n’est pas terminée. L’Etat-major des forces alliées envisage de transférer des troupes (excédentaires ou venant des USA et d’Angleterre), de l’Europe vers le pacifique et de rapatrier aux USA les troupes non nécessaires : une opération de redéploiement de grande envergure avec mouvements d’hommes et de matériels. Ce camp de transit n°1 – Calas staging Area – sera installé sur le plateau de l’Arbois :  terrain vaste, à proximité d’un port, d’un réseau routier et ferroviaire, d’un aérodrome capable de faire atterrir des gros avions. Parallèlement un camp de prisonniers de guerre était mis en place au sud de la RD9 sous le nom de Continental Central Prisoner of War Enclosure number 404 (CCPWE 404, capacité 25 000 hommes environ). Le camp ferme officiellement le 23 janvier 1946.
Sur le côté gauche de la photo aérienne de l’IGN en 1949, vous pouvez voir une partie de l’alignement des blocs où étaient installées les tentes de la zone CP1 (nord de la route), et au sud le camp de prisonniers. Côté droit, le bassin du Réaltor.

Nous stationnons face à la DFCI, non loin de l’embranchement qui mène à la SPA sur la petite route D65D. La piste est large et facile, entrecoupée de nombreuses petits chemins.

La piste DFCI passe au dessus du canal puis de la ligne TGV.

Nous arrivons sur ‘la grande route de Tokyo‘, large avenue goudronnée de plus de 3km de long, avec un terre-plein central ; elle suit la ligne à haute tension de 13 000V qui a été prolongée vers le camp pour alimenter les 13 postes de transformation en 115 volts, le standard américain. Le réseau ainsi câblé alimentait en électricité toutes les tentes et les bâtiments. Sur les photos aériennes de l’époque, on reconnait facilement cette route et les tentes installées de chaque côté.

Nous repérons des dalles en béton, auxquelles on accède parfois par quelques marches. Claude nous confirmant que les tentes étaient installées sur des planchers en bois – des caillebotis – qui n’existent plus, on peut supposer qu’ici étaient les douches ou les latrines. Mais à quoi servait ce cube de béton ? y avait-il un pylône électrique planté dessus ?

Nous grimpons progressivement jusqu’aux limites de Vitrolles. Face à nous, une grotte (?) que nous sommes curieux de découvrir ; au nord, le plateau du Grand Arbois.

Par une piste caillouteuse, nous descendons jusque dans le vallon ; après les champs de coquelicots, nous repérons où doit se trouver la voûte mystérieuse : à côté du cabanon de Salvarenque, son barbecue et sa table de pique-nique, il reste la voûte d’une maison aux murs badigeonnés de rouge sur la moitié inférieure. Déjà sur le cadastre communal de 1678, figurent un four, jas, patty1, pallière, jardins et puits, etc. Anne à l’insatiable curiosité me dira au retour que tout le quartier appartenait au début du XIXe à l’hôpital de Vitrolles : maison, aire, vignes, pâtures, terres, bois, etc. Le chemin de Salvarenque mène directement à cette propriété.

Ce beau domaine […] est la propriété de Jean Antoine Goiran. Ce « bourgeois » vitrollais, né en 1707, possédait deux grands domaines à Vitrolles, celui de Salvarenque et celui du Baou.
À sa mort sans descendance au tout début de la Révolution française, en 1791, Jean Antoine Goiran a légué ses propriétés à l’hôpital hospice communal dont l’effectif se composait alors d’un médecin, d’un économe, un receveur et un secrétaire. L’hôpital est devenu par la suite bureau de bienfaisance, puis bureau d’aide sociale, et enfin en 1981, centre communal d’action sociale (CCAS) [panneau sur la façade]. Les revenus de ses biens ont permis de financer l’aide aux plus démunis, de financer les dots pour les mariages, pour régler les frais d’hôpitaux, distribuer des vivres et des médicaments. Selon La Provence du 11 août 2013

Plus on avance, plus le décor change ; des arbres morts au milieu de la verdure renaissante, ou couchés au sol. C’était le 10 août 2016. Les chevaux du centre équestre tout proche ont été sauvés mais les arbres plantés par le père de famille ont brûlés. La Provence, 25/12/2016, la vie après les flammes au centre équestre de Vitrolles

Dans le vallon de Gourgoulousier2, une tourelle surmontée d’une balustrade ; au centre un pilier métallique vissé sur un support de béton ; personne parmi nous n’a trouvé la fonction de cette construction… sauf André qui propose une éolienne de pompage. Installée près d’un ruisseau, sur de solides fondations, au dessus-d’un jardin, elle évacuait l’eau sur le côté bouché aujourd’hui, pour arroser ou irriguer ; cette hypothèse est bien séduisante.

Nous avons rejoint le GR®2013 qui passe devant le centre équestre Les Collets Rouges ; des paysages de western, bien rouges, qui ont servi de décor au tournage de la série ‘No limit’ de Luc Besson (La Provence, 2012) ou au feuilleton ‘Plus belle la vie’ (La Provence, 2018). Après avoir longé le champ le long du centre équestre, nous traversons le vallon de la Bayle et montons sur la colline sans arbre, par un sentier raide et caillouteux.
Depuis la crête où nous nous installons pour le pique-nique, Majo repère le stadium, ce gros cube de béton tagué, une salle polyvalente qui n’a presque pas servi ; inauguré en 1994, fermé en 2000, c’est une des premières grandes œuvres de Rudy Ricciotti, également architecte du MuCEM à Marseille.
Maintenant il faut faire attention au balisage du GR®2013, qui n’est pas évident à trouver.

Nous passons sous la ligne à haute tension ; le sentier en corniche épouse la forme du cirque rocheux, peut-être le théâtre Glenn Miller, puis un second, plus spectaculaire, le théâtre Lesley Mac Nair, en l’honneur du général américain tombé en 1944.

Juxtaposées, les photos de 1945 et d’aujourd’hui ne laissent pas de place au doute. Le guide du GR®2013 Marseille-Provence le confirme.

Avec sa scène de plein air posé sur un plancher dans le fond du vallon, et ses deux projecteurs de 35 mm, en contre-bas du Centre technique d’enfouissement, le théâtre Lesley Mac Nair (quelquefois surnommé Marlène Dietrich) accueillait les soldats américains venus s’y distraire. Les gradins en bois de chaque côté pouvaient accueillir  5 000 spectateurs. Il y avait des loges pour les artistes, une sonorisation, un grand écran et une cabine de projection. Marlène Dietrich, Bing Crosby ou Mickey Rooney s’y sont produits.

Nous remontons au niveau du centre d’enfouissement technique, qui, selon le sens et la violence du vent, peut réellement diffuser une odeur désagréable. Juste avant d’arriver sur la route de Tokyo, des détritus en tout genre ont été abandonnés ; dégoûtés, nous traversons rapidement à l’emplacement d’un des ‘blocs’ du camp.

baraques, poëles pour se chaufferLe camp de la zone CP1 de Calas a été divisé en blocs qui pouvaient héberger 70 000 hommes en transit pour une durée d’une quinzaine de jours :

  • 59 ‘battalion aera’, 1000 hommes par zone, tentes marabout
  • 16 ‘Regimental area’ : 600 hommes par zone
  • 3 ‘Division area’ : 500 hommes par zone (Croix Rouge, administration)

C’est là que nous quittons le GR®2013. A travers la garrigue basse, impossible d’identifier la fonction de ce réservoir de béton (fosse septique ?), vestige du camp de Calas.
A 700 m au sud, dans la zone de la gare actuelle, une antenne hospitalière de 250 lits : l’hôpital américain se situait dans l’ancien sanatorium du petit Arbois (inauguré en 1934), en pierres de taille, construit par l’architecte pertuisien Gaston Castel.

Nous rejoignons l’étroit sentier qui mène à la Bastide Neuve. Au loin, les ruines blanches imposantes de la Bastide Neuve surgissent sur fond de ciel barbouillé ;  elle est composée de deux maisons à deux étages. Déjà présente sur la carte de Cassini en 1778, elle a donc un âge certain : avant 1668 soit plus de 350 ans ! Son second propriétaire connu, issu d’une grande famille provençale, est Pierre d’Olivary, conseiller au parlement. Dans l’acte de 1669 on apprend qu’il y avait une chapelle Sainte-Madeleine devant la bastide (l’entrée est côté est), et la source d’Arboussière pour le gros bétail éloignée de plusieurs centaines de mètres de la bastide.
Merci à Anne qui, la première, m’a fait connaître ces lieux.

Autour des maisons on retrouve un puits, une citerne, un four, des chemins encore bien visibles, des prairies à l’abandon, quelques traces des cultures. A l’ouest, nous devinons l’aire de battage ; la bergerie devait mesurer 600 mètres carrés et pouvait accueillir entre 300 et 500 bêtes.

Le camp américain est proche de Calas ; des plaintes ont été déposées par des propriétaires ou par le garde-champêtre de Cabriès suite au comportement de certains américains ou prisonniers. La Bastide Neuve n’y a pas échappé.

Témoignage : En une journée, ils [les soldats américains] ont dévoré tout le raisin de nos vignes. Nous les avons laissés faire, fallait-il qu’ils aient faim ! Pour se chauffer, ils ont pris les poutres de la grande bergerie puis de la maison. C’est ainsi que les bâtiments se sont écroulés.
En 1975, il y avait encore trois cents chèvres du Rove sur le terrain. Le berger dormait dans le four. Source geneanet (bricor)

Au retour, nous passerons non loin de la source d’Arboussière qui figure sur la carte IGN mais nous n’aurons pas le temps de la chercher. Nous ne verrons qu’un véhicule précipité d’en haut, planté dans le fond du vallon…

Sur le pont TGV, une belle vue sur Sainte-Victoire ; nous traversons le canal ; les chiens de la SPA aboient à tue-tête.  Un petit écart nous mène aux bassins de décantation à plusieurs compartiments pour le traitement des eaux usées du camp américain : les eaux de cuisine dégraissées sont acheminées jusqu’ici par des conduites. Pour la consommation, l’eau était pompée dans le canal au nord du camp ou à la station des Giraudets sur la commune des Pennes puis stockée dans des citernes.

Concentrée sur l’histoire, je ne vous ai pas parlé des fleurs de septembre qui font tant plaisir à Majo. En voici deux exemplaires.

Bien peu de témoignages de cette ville américaine sur le terrain, les traces du passage des G.I.’s ont disparu ; je vous ai cité les plus visibles : la double voie centrale, les théâtres en plein air, les dalles de béton et au nord – hors circuit – quelques vieux pylônes électriques. Mais peut-être en remarquerez-vous d’autres…

Note : l’image à la une est le portique d’entrée du camp situé en haut de la montée du Griffon à Vitrolles.

Itinéraire 15km415, 4h36 (7h au total), 91  m dénivelée (+281, -281)

Télécharger la trace

L’Amérique en Provence, le camp de CalasDaniel Falgoux, Isabelle Marnette, Josette et André Brusson, Editions Persée, 2015.
Quand Calas devient base américaineRobert Mencherini, in Été 1944 La Provence Libérée, hors-série La Provence, juillet-août 2014 (pages 82-87).
Forum sudwall, riche en informations et bien administré

1patty, patis : pacage, lieu où reposent les troupeaux
2Gourgoulousier :  de gours (trou d’eau) et goulu (goulu)

©copyright randomania.fr

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