Une autre variante pour une (re)découverte qui m’avait fortement impressionnée en 2013, non seulement par l’histoire du lieu, mais parce que j’avais pris trop de risques pour traverser le Mardaric en furie. La chapelle Saint-Donat et le mystérieux couvent des Crottes. Garés au pied de la chapelle, avec André, nous avons prévu de commencer par ce que les gens du coin surnomment : le Trou de l’ermite Donat.
Entre légende et réalité, la vie de saint Donat pourrait faire l’objet d’un roman d’action : ce qu’a fait Jean-Claude Barbier, Temps couvert sur la Provence, Edition Terradou, qui relate son histoire de son arrivée en Haute-Provence, à son passage par Théopolis, jusqu’à son ermitage dans le vallon du Mardaric, le Val-Saint-Donat.
Notre Donat est baptisé à Orléans, à l’époque des assauts des Wisigoths et des Saxons ; à 10 ans il connait par coeur l’Ancien et le nouveau Testament ; l’évêque d’Orléans lui confère avant l’âge, le diaconat puis le sacerdoce ; Donat répond à l’appel divin ; au milieu des contreforts des Alpes, il découvre une gorge boisée et retirée que domine le mont Lure ; ce lieu sauvage le séduit mais le démon qui y a élu domicile cherche à le chasser ; Donat prie et se livre à tous les exercices de la vie anachorétique ; il dort sur la terre nue et boit l’eau du torrent.
Les religieux de Val-Benoit essaient de l’avoir pour abbé ; il refuse et leur propose son compatriote Marius (ou Mary ou May selon les sites) plus apte que lui à les diriger.
Donat se met à parcourir le pays, convertit le peuple autour de lui ; le proconsul Celse, païen, le fait arrêter, lui interdisant de prêcher et l’oblige à demeurer dans son refuge. Cependant la fille de Celse devient aveugle et supplie son père de retrouver Donat. Accompagné de l’évêque de Sisteron, il conjure Donat de se transporter jusqu’à la jeune aveugle. En considération des vertus de Donat, Dieu rend la vue à la fille de Celse et celui-ci se convertit.
Pour pouvoir dire la messe, le ciel lui envoie un servant Florent, d’Embrun, qui, contre l’avis de son père, rejoint Donat. Florent se contruit une cellule. Quand son père le retrouve, le fils refuse de le suivre. Désormais maître et élève cultivent un clos de vignes, pressent le raisin pour en faire du vin de messe.
Averti par Dieu de sa fin proche (+vers 535), son ami Marius (ou May ou Mary) se présente dans sa cellule, ensevelit son ami, édifie un oratoire. Ses reliques sont transportées dans la cathédrale de Sisteron ; une partie de celles-ci sont envoyées à Avignon et Embrun ; d’autres églises du Dauphiné et de Provence sont bâties sous son vocable. Les Saints de l’église d’Orléans, Saint-Donat, Théophile Cochard, Herluison, vol.49 à 101, 1879, p.88
Les habitants de Sisteron confient à l’évêque de Grenoble Corbus, les reliques de Saint-Donat. En 732, craignant que les reliques ne tombent aux mains des Sarrazins, celui les emmène à Jovinzieu. Plus tard, le culte du saint s’y développe et le village change de nom devenant Saint-Donat. En 1349, le Dauphiné est rattaché à la France ; durant les guerres de religion, les reliques sont pillées mais le village garde son nom, aujourd’hui Saint-Donat l’Herbasse (Drôme, 26). Histoire de Saint-Donat-sur-l’Herbasse
Florent et May perpétuent probablement le souvenir de Donat ; dès le IXe siècle, Donat figure dans le premier martyrologe d’Adon1 puis en 1018, le lieu (locus) est donné à l’abbaye Saint-André de Villeneuve par le comte de Provence Guillaume II, date approximative de la construction de l’église. Pour la commodité, le pélerinage se fera dans l’église Saint-Donat-le-Bas.
Le parcours commence par une marche sur la route jusqu’au panneau directionnel de départ du sentier qui, n’indiquant pas le « Trou de l’ermite », préserve bien le secret du lieu ; le Mardaric est à sec, le passer à gué est donc facile ; ensuite, nous montons en douceur sur le flanc de la colline ; entre chemin creux et chemin empierré, nous suivons probalement un bout d’ancienne fréquentée, un chemin plutôt qu’une route. Allons-nous repérer la doline profonde qui abritait le refuge de Donat ? Pas de cairn mais un imperceptible sentier sur la gauche qui invite à aller voir ; c’est bien là !
Dans un premier temps, au milieu des bois, je contourne la doline large de 25 m et haute de 10 m environ, espérant trouver un sentier en pente douce ; je passe donc à côté de l’emplacement d’une ancienne chapelle à abside et des tombes rupestres, totalement disparues aujourd’hui ; André est déjà en bas ; demi-tour jusqu’à l’escalier bien dégradé qui descend jusqu’au fond : démarrage sur les fesses par précaution ; quand je passe la « porte », je ressens la même émotion qu’il y a 13 ans : il s’est forcément passé quelque chose d’important ici…
Le lieu est sombre, on s’y sent enfermé entre deux hauts murs ; de quelle époque sont les éléments visibles aujourd’hui ?
- de l’époque de l’ermite Donat au VIe siècle : sûrement les deux grottes dont l’une pourrait être l’abri à Donat ; l’autre un puits perdu, selon P. Courbon.
- de l’époque de l’église orientée nord au XIe, construite pour servir de lieu de pélerinage. Ses murs latéraux devaient reposer l’un, sur le bord du rocher et l’autre, sur la plus haute voûte des substructions, avec un étage selon l’abbé Andrieu. En face, le chevet n’est construit que sur 4 m, le rocher constituant un mur naturel. Trois absides côté est avec des piliers dont certains en bon état. A l’entrée côté est, un escalier en colimaçon fait de lauzes encastrées dans la paroi qui mène au-dessus de l’ensemble troglodytique : impossible de remonter par là, trop de pierres l’encombrent. Un accès réservé aux religieux ou un clocher ?
- ceux sans date : un morceau de maçonnerie avec quelques assises de pierres rappelant l’opus spicatum des Romains (photo 5 ci-dessous), une base carrée, support d’un oratoire ?






Le tunnel sur la gauche a permis d’évacuer les 5 m de décombres lors des premières fouilles de la fin du XIXe effectuées par l’abbé Andrieu ; il a découvert :
- de nombreuses tombes dont une d’enfant,
- plusieurs bas-reliefs et autres ornements d’architecture (fleurs de lys, figures géométriques, mascaron, personnages taillés sur des pierres carrées,..),
- un pilier qui servait de support à l’autel et plus loin, des tronçons de colonnettes avec une table d’autel, à peu de distance de leur place naturelle,
- une inscription funéraire incomplète ICI REPOSE EN PAIX […] sur un morceau de marbre blanc, conservé au musée de Digne que l’épigraphie permet de dater entre le milieu du Ve siècle et avant le IXe.
Histoire de Montfort, abbé Andrieu, Digne : Barbaroux, Chaspoul et Constans, 1884
Allibert C (Abbé), Manuel d’histoire locale, avec une préf. de M. G. Fagniez, membre de l’Institut, Avignon, Aubanel, 1913
Histoire de Montfort (Basses Alpes), M. l’abbé Andrieu et Note sur l’ancien monastère de Saint-Donat, en ligne sur la B.N.F.
La Monographie de la commune de Montfort (Basses-Alpes), B. Maurel, instituteur, manuscrit inédit de 1899 ; il reprend sur le plan historique, les éléments cités par l’abbé Andrieu.
Chapelle rupestre de Saint-Donat, chroniques souterraines de P. Courbon
Nous reprenons un très ancien chemin – Manosque Sisteron ? -, bien clair dans les sous-bois ; au moment où nous croisons le GR de Compostelle, je propose de continuer (je ne connais pas cette petite variante). L’immension centrale photovoltaïque au sud-ouest ne plait pas beaucoup aux amoureux de la nature… mais la sauge des prés, les cèdres de l’Atlas, les genêts, les immenses toiles d’araignée en nappe – je n’ai jamais eu l’occasion de filmer une araignée sortir de sa tanière – la feront oublier.
Nous avons retrouvé le GR653D ; un panneau d’information nous propose une charade que nous ne trouverons pas ; Au carrefour de la Belle-Etoile, les sentiers se croisent ; bientôt nous atteignons Chante-Puvine2 où la carte IGN nous promet un cairn : ceux de la Haute-Provence sont souvent spectaculaires et bien construits (je pense au cairn 2000 ou à l’anti-pape sur la montage de Lure par exemple). Celui-là tout en pierre sèche, ne déçoit pas.
Construit en 6 mois, placé sur le chemin de Compostelle à 1117 km de Rome et 1856 km de Compostelle, il est un repère pour les pélerins. Mais au creux du cairn, soyez curieux, une surprise : des oeuvres d’art de la plasticienne Isabelle de Marco ; lors de l’ISARace du 23 au 27 avril 2026, Joël Roque du Bas-Rhin a rejoint Montfort en 6 jours, 887 km à vélo, distribuant en cours de route, flyers et porte-clés pour faire voyager l’art de son amie.
Ce point marque aussi le début de la première voie Royale ; les habitants parlent de voie Domitienne sans doute à cause du pavage. Il est vrai que les voies romaines ont souvent été réutilisées à l’époque moderne.
Dans les Alpes du Sud, vers 1780, on circule sur des sentiers muletiers ou sur des drailles de transhumance : et pourtant le nouveau corps des Ingénieurs Ponts et chaussées prévoient 8 m de large pour une voie royale, mais pas en montagne ! Nous allons emprunter en descente et à pied la fameuse rampe de Saint-Donat (repérée sur la carte par deux mots soulignés, pente 6% environ) où il fallait doubler le nombre de chevaux pour que passent les lourds chariots et les diligences. Provence historique, les voies de communication en Provence : La route de Marseille à Sisteron de 1760 à 1860, Bernard Amouretti, Tome I, fascicule 201, juillet-août 2000
En 1824 nouvelle numérotation des routes ; vers 1850, la nouvelle route royale de Manosque à Sisteron porte le numéro 96, traverse Château-Arnoux et évite la rampe de Saint-Donat. La route royale 96 devient Impériale 96 (carte d’Etat-Major) puis Nationale 96 (carte IGN 1950) puis Départementale 4096 ; les numéros de route restent les mêmes qu’aujourd’hui. Même remarque que pour la 85, route Napoéon, ou la 7 route du Soleil.

Cette route royale aura donc servi jusque vers 1840 ; elle descend en ligne droite (les ingénieurs privilégient les tracés le plus courts comme les Romains) sur une grande partie mais sa pente frôle la limite fixée qui était de 7% ; nous l’identifions sans problème ; à certains endroits, les principes édictés sont visibles : zone centrale courbée, de chaque côté un chemin de terre (berme), puis un fossé, des arbres sur les côtés.
La zone centrale est réservée aux cavaliers et véhicules prioritaires (malle-poste), les bermes de chaque côté pour les piétons et véhicules lents. En 1825, il faut 24h pour aller de Marseille à Gap ; en 1840 existe un relais de poste à Peyruis puis un autre à Sisteron, avec le personnel nécessaire pour s’occuper des chevaux, héberger les voyageurs, et contrôler leur identité.
Le trou béant du pont traversant un ruisseau à sec, que j’avais vu en 2013, est maintenant totalement effondré, jamais réparé ; nous nous arrêtons sur un tronc d’arbre écroulé pour le pique-nique ; nul âme qui vive ; les arbres plient et grincent comme s’ils allaient tomber. Ombragée, cette première voie royale est facile et agréable. mais elle ne semble pas respecter les principes de Pierre Trésaguet : creusement de l’encaissement, couche de grosses pierres de chant , puis couche de pierres cassées à la masse, puis comblement par des petites pierres dures, entretien régulier par des cantonniers.
Voie domitienne ou pas ? Selon Jean-Claude L., spécialiste du monde romain, qui l’a parcourue quasiment en entier, cette voie royale ne ressemble pas à la voie domitienne. Trois hypothèses ont été émises dont celle du flanc est de la Louvière, celle de la voie royale aux preuves archéologiques limitées.
Celle du vallon du Mardaric est privilégiée par Guy Barruol et Paul Martel. Le principal argument est l’existence, près de Montfort, d’un ancien pont dont la construction présente des analogies avec le pont romain de Ganagobie ; les auteurs écrivent que seul le tronçon Les Chabannes – Mardaric est sujet à discussion et la font passer par Les Combes, approximativement sur le tracé de la D801.
Nous arrivons au ravin de Mardaric ; une vieille passerelle rouillée l’enjambe mais nous préférons passer à gué puisqu’il n’y a pas d’eau du tout. Nous remontons la route vers l’église Saint-Donat à l’heure la plus chaude de la journée, sans bas-côté pour les piétons. L’apercevoir au loin sur son rocher, nous donne des forces malgré la chaleur.
Parvenus au parking, nous avons encore le courage de grimper jusqu’à l’église Saint-Donat, un chef-d’oeuvre de simplicité de l’art roman du XIe, construite pour honorer Donat, sans doute la plus ancienne des églises de Haute-Provence. Miraculeusement sauvée alors qu’elle avait servi de bergerie et d’habitation, elle a été sauvegardée par l’association Les Alpes de Lumière, aidée des collectivités locales ; de gros travaux de consolidation lui ont permis d’échapper à la destruction. Mais une partie du bâtiment est à nouveau menacée aujourd’hui.
Pour une description détaillée, La haute-Provence monumentale et artistique, Raymond Collier, Digne, 1886



Nous en faisons le tour, découvrant Saint-Donat le Bas, en contre-bas de la grande église : petit édifice à nef rectangulaire et abside semi-circulaire.
Lieu du paléochristianisme en Haute-Provence, toujours secrète, cette combe ne figurant ni sur le cadastre napoléonien ni sur la carte IGN, ne vous laissera pas indifférent. De plus, la boucle ne présente pas de grande difficulté.
Image de l’itinéraire7km320 176m dénivelée (+274, -274), 2h40 déplacement (4h au total)

1 martyrologe d’Adon (Adon, archevêque de Vienne, 859-875) : il fournit pour tout le cours de l’année, une brève notice sur chacun des saints du jour ; c’est un instrument indispensable à la vie des communautés religieuses. Il aura fallu plus de deux siècles de tradition orale pour que Donat soit cité dans un écrit par l’Eglise.
2 Chante-Puvine : de pluvinèu petite bruine ? lieu où chante la petite pluie






















