Les bergeries des terres gastes, les Brulades à Eguilles



En ce début juin, j’organise pour un groupe d’aixois, une randonnée près de chez moi. Nous stationnons sous le pont TGV le long de l’ancienne voie aurélienne. Le spectacle des champs de coquelicots met déjà de bonne humeur.

Le sentier du Mazet à Saint-Cannat, qui démarre à la piste DFCI à côté du pont, passe d’abord en sous-bois puis grimpe au Mazet par une piste caillouteuse ; de là haut, on peut voir la Sainte-Victoire au loin. Il figure sur le cadastre napoléonien de 1827 mais pas sur la carte de Cassini : la bastide du Mazet a donc été construite fin XVIIIe-début XIXe. Quatre chemins, venant des quatre points cardinaux, y aboutissent.
Sur internet, le Mazet est parfois décrit comme lieu de regroupement de la grande transhumance et haut lieu de la Résistance : qui pourrait m’en dire plus  ?

Depuis le XVe siècle, les nourriguiers1 utilisaient les pâturages de la commune situés dans les terres gastes2 de l’ouest d’Eguilles ; en 1717, treize bergers y travaillent pour des propriétaires de troupeaux ; mais en 1832 le nouveau code forestier interdit le pâturage ; le maire se bat pour rétablir le droit de pacage et d’affouage ; finalement, par des ordonnances successives, les habitants d’Eguilles sont autorisés à refaire pacager les bêtes à laine, 2000 environ en 1882, en payant une taxe de 60 centimes par tête (prix de 1836) mais la commune se plaint régulièrement des dégâts causés par les troupeaux transhumants qui mangent tout sur leur passage et envahissent les champs.
Eguilles, images et histoires : d’Aculeus à Eguilles, l’histoire du village et de ses habitants, S. Bergaglio, Editions des lilas, 2014

Nous visitons le Mazet, profitons des mûres sur le grand mûrier près de la bâtisse ; les crochets pour attacher les chevaux sont toujours scellés au mur ; l’abreuvoir près du puits sert encore aux troupeaux de passage ; j’y ai rencontré à ses abords, en mai 2016, un millier de moutons fraîchement tondus, guidés à la voix par un vieux berger et bien gardés par les chiens. Un spectacle unique !

Le cadastre napoléonien (1829, section F la Cordière) nous apprend que la section du Mazet appartient à plusieurs familles : DEVAUX (François et consorts3), ARMIEUX J.-Joseph, BONNAUD  J.-Joseph, Jacques et François. Trois maisons, deux écuries, trois aires de battage, deux pâtures et deux puits, deux bergeries mais un four. 50 ans plus tard, la maison et les terres alentour sont passées aux mains de la famille Marroc.

Nous poursuivons vers le sud par une piste puis un chemin d’exploitation qui se perd parfois dans la végétation dans le quartier de la brulade, « terre touchée par  les incendies ou défriché par le feu ». Sur la carte IGN de 1950, je vois qu’il y a au moins deux zones nommées brula(r)des. Une à côté du Mazet (où un incendie a détruit une grande partie des bois le 14/07/1832) avec les fermes de la Gueide (je n’ai pas encore trouvé ses ruines), de la Cordière et de Aco dou lou ; une autre au nord de la voie aurélienne près de la ferme Garandeau, de la bergerie des chèvres et du jas de Coussou4. Est-ce une coïncidence que s’y trouvent les plus grands domaines pastoraux d’Eguilles ? Je pense que ces zones ont été volontairement brûlées pour laisser de place à l’élevage.

Et en effet, à partir du XVIIIe siècle, les ruraux exercent une pression de plus en plus forte sur les espaces boisés pour satisfaire leurs usages domestiques, alimenter les industries en matière première ou en matière énergétique mais aussi servir les besoins de l’agriculture et de l’élevage. […] Pratiquant les brûlis, l’essartage ou les taillades, les agriculteurs et les éleveurs gagnent sur les bois des terres de cultures temporaires ou des terrains de parcours pour leurs troupeaux. […]
Contrairement aux pinèdes, les taillis de feuillus peuvent fournir rapidement une nourriture aux moutons et aux chèvres. Les éleveurs de bêtes ont donc, eux aussi, tout intérêt à défendre l’ancien mode d’exploitation et à lutter contre l’extension des futaies qui entraîne une limitation des pâturages. Paysages et conflits en Provence Fin xviiie siècle – début xixe siècle, Martine Chalvet, Rives nord-méditerranéennes, 23, 2006

Nous marchons maintenant dans le sentier au fond du vallon de Baume Sournière. Sur le côté gauche, nous sommes choqués par une accumulation de gros déchets de chantier ; décharge sauvage ?
Nous remontons sur la colline par un sentier raide et très caillouteux ; d’en haut, j’observe aux jumelles un terre-plein de terre rectangulaire, aux rebords boursouflés, pointillé de coquelicots ; personne ne comprend ce dont il s’agit. Ce n’est qu’au retour que je comprendrai la particularité de ce lieu, en tapant dans le moteur de recherche « Eguilles Brulades »… Site de destruction d’Eguilles, forum sudwall

Lettre du 24/09/1952, Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme, Bureau […] du déminage

  • 1945-1946 : des munitions ont été entreposées dans le vallon de Baume Sournière [ndlr : long de 1 km sur 200 m de large]
  • 1947 : une entreprise est chargée de la destruction des munitions ; des obus sont projetés à 500 m de là ; 25 mai : explosions prématurées (5 tués, quelques blessés) ; fin juillet 1947 : suite incendie de broussailles un CRS tué, quelques blessés.
  • Nov.-déc. 1951 : une entreprise récupère partiellement les matériaux ; des obus demeurent dans les entonnoirs.
    La lettre, qui situe le site à Coudoux alors qu’il se situe essentiellement sur Eguilles, conclut à un danger permanent pour les habitants mais le service du déminage décline toute responsabilité…

Des munitions pourraient encore s’y trouver puisque, pour les pompiers, la zone est connue ; l’intervention se ferait à distance par des canons à eau de longue portéer et des moyens aériens.
Des munitions de la guerre sous les roues du tracteur, La Provence, édition de Berre, 14/10/2011.

N’ayant vu aucune interdiction de circuler dans ce vallon, j’en ai déduit que ce n’était sans doute pas dangereux tant que l’on reste sur le sentier… le PLU d’Eguilles a été modifié en 2009, interdisant toute construction.

Mais alors qu’ai-je pu voir au loin au milieu des gravats ? après lecture d’un manuel d’explosifs et de destructions de l’Ecole des Mines, je pense qu’il s’agit d’un fourneau de destruction de munitions qui, après explosion, produit un entonnoir évasé dont la forme dépend de la charge plus ou moins enterrée.

(borne de transhumance hors circuit)

Nous retrouvons le Mazet par l’ouest ; le GR653A, chemin de Compostelle, redescend vers la route en coupant la voie de transhumance ; il est désormais impossible de la reconnaître ; preuve de son importance de tout temps, au niveau de la Calade, à l’est du village, elle était autrefois plus large (7 m) que les autres chemins d’Eguilles !

le jas de CoussouAprès avoir longé la route côté gauche nous la traversons pour rejoindre le jas de Coussou4 entre bois et terres cultivées ; cette ancienne bergerie la Grande Vanadedevait être importante autrefois : très longue – un millier de moutons pouvait sans doute s’y abriter – avec une entrée voûtée en pierres de taille, et une maison de garde ; petit et grand Coussous2 appartiennent désormais à une société de chasse.

Le retour jusqu’à la Bastide Neuve s’effectue sur terrain plat, sans difficulté jusqu’au pont sous le TGV.

Une balade facile avec de nombreuses fleurs de printemps, à la découverte des ruines de plusieurs fermes, dans une zone de pâturage communal ; pour les curieux amateurs d’histoire, le vallon de Baume Sournière porte les stigmates de la fin de la seconde guerre mondiale.

Image de l’itinéraire 9km430 2h45 déplacement (3h20 au total), 68 m dénivelée (+142, -142)

1nourriguiers : à l’époque médiévale personne qui s’occupait de l’organisation du troupeau dont il était responsable au niveau de la production et des déplacements
2terre gaste : partie non exploitée du terroir, terre stérile
3consorts : expression utilisée par les notaires pour désigner collectivement les personnes qui défendent un intérêt commun, sans doute les héritiers
4coussou : en provençal lieu soumis au parcours de troupeau, pacage, paturage
5vanade : sans doute du provençal vanado, bercail, bergerie

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